Une rue qui se remplit en vingt minutes
Il pleuvait depuis la veille au soir sur Avignon, sans violence, à peine douze millimètres relevés à la station de la cité administrative, et le boulevard du Rhône garde une pente faible sur cent quatre-vingts mètres entre le rond-point de la porte Saint-Roch et l'angle de la rue des Teinturiers, ce qui explique qu'une pluie ordinaire suffise à noyer la chaussée là où trois rues plus loin, sur la même hauteur, il ne se passe rien du tout. Vers 7h40, un lundi, une automobiliste de Sorgues a calé au milieu de la chaussée, moteur noyé, et deux bus de la ligne 4 ont dû attendre sur place pendant que trois hommes du quartier descendaient avec des râteaux de jardin, ceux qu'on garde pour le figuier, pas pour la voirie municipale.
Le dépôt n'a rien d'extraordinaire. Les platanes du boulevard ont été plantés en 1963 et 1964 ; ils ont aujourd'hui dans les soixante ans et leurs feuilles tombent dru sur trois semaines, du 20 septembre au 12 octobre environ. Une jardinière de la rue de la Carreterie, Colette Rameau, ramasse devant sa porte depuis onze ans : elle estime à quatre sacs de cent litres par semaine ce qu'elle retire de son seul trottoir, et le déversoir de la rue, dit-elle, n'est jamais vidé avant la Toussaint. Elle a cessé d'appeler. Ce sont les rez-de-chaussée qui trinquent, et d'abord la boulangerie de l'angle, ouverte à 6h30, qui a vu l'eau entrer sous sa porte de service pour la troisième année consécutive. Le patron, Éric Dumas, ressort chaque fois le même tapis de sol en caoutchouc qu'il stocke désormais à demeure derrière le comptoir, entre le pétrin et le présentoir à cartes postales. Un cabinet d'infirmières du boulevard a décalé quatre rendez-vous ce matin-là, et la pharmacie de la place Pie a perdu une matinée de livraisons parce que son scooter ne pouvait pas sortir du porche.
Le calendrier des services, jamais celui des arbres
Le nettoyage des avaloirs à Avignon relève du service de la propreté urbaine, dont le secteur centre est rattaché au dépôt de la rue Pierre-Sémard. Selon deux agents rencontrés sur place le 29 septembre, la tournée de curage passe sur le boulevard deux fois par an, au printemps et à la fin de l'automne, jamais pendant la chute des feuilles. La première équipe de balayage mécanique arrive, elle, après 8h30, une fois les rues dégagées des voitures en stationnement, ce qui laisse deux heures au dépôt pour se tasser.
Rien ne bouge.
Le calendrier des arbres ne bouge pas d'une année sur l'autre. La chute des platanes commence autour du 20 septembre, culmine dans la première semaine d'octobre, s'achève vers le 12, tandis que la tournée d'automne est calée sur la deuxième quinzaine de novembre, ce qui laisse six à huit semaines pendant lesquelles une pluie de trente millimètres suffit à transformer le boulevard en cuvette. Personne, dans les services comme chez les riverains, ne conteste ce décalage, et il se répète pourtant depuis 2011, année où le boulevard a été refait à neuf avec un enrobé plus lisse et des grilles au format réduit. Antoine Vincent, qui suit l'administration de notre atelier, a ressorti les échanges de l'an dernier à ce sujet : trois courriers, deux réponses, aucune date. La première réponse renvoyait au plan de gestion des arbres, la seconde à une expérimentation de grilles élargies prévue sur trois cents mètres, sans calendrier de pose. Ce genre de dossier ne se règle pas en une saison, et il ne se règle pas non plus sans quelqu'un pour le tenir d'une année sur l'autre.
Ce que font les habitants, faute de mieux
Rue des Teinturiers, la solidarité tient à des détails. Un commerçant de la rue Guillaume-Puy prête sa camionnette le samedi matin pour évacuer les sacs jusqu'à la borne de la rue Paul-Sainte-Claire, à six cents mètres. Une voisine du boulevard Limbert a constitué un groupe de onze personnes qui se relaient devant les grilles les plus basses, celles du croisement avec la rue du Bon-Pasteur, dès que la météo annonce de la pluie soutenue. Le groupe existe depuis l'automne 2022 et n'a jamais reçu d'équipement : deux râteaux, un balai de cantonnier acheté chez un quincaillier de la route de Lyon, des gants de jardinage.
Julie Fournier, qui suit les travaux chez nous, rappelle que ces gestes ont une limite. Une grille dégagée à la main reste encombrée par le dépôt fin qui s'accumule au fond du regard, et il faut une pompe ou une lance pour l'extraire, ce qui suppose un arrêté de circulation, une signalisation et une voie bloquée pendant une demi-journée au minimum. Les riverains peuvent retirer ce qui flotte ; ils ne peuvent pas curer un réseau.
La question revient donc chaque année sous la même forme, dans les mêmes rues, avec les mêmes personnes. Ce n'est pas un problème de moyens spectaculaires ni de chantier lourd ; c'est un problème d'ordre de passage. Une tournée avancée de six semaines, sur trois kilomètres de boulevard, coûterait sans doute moins cher qu'une matinée de dégâts comme celle du 28 septembre. Encore faudrait-il que quelqu'un décide que les feuilles tombent avant les feuilles.
Le même dossier rangé au même endroit
Au marché des Halles, le 30 septembre, la conversation a tourné court. Un poissonnier du carreau, Marc Bérenger, a résumé la situation devant trois clients : on parle du boulevard quatre jours par an, puis on n'en parle plus, et le dossier dort dans un classeur jusqu'à la prochaine crue. Il faudrait un relevé des hauteurs d'eau, un calendrier de chute des feuilles, des photos datées. Personne ne le fait, ou personne ne le fait jusqu'au bout.
Les archives municipales conservent pourtant de quoi documenter le phénomène. Thomas Simon, qui gère le stock de bois chez nous, a passé deux après-midi aux archives d'Avignon, avenue de la Trillade, à consulter les délibérations du conseil municipal : on y trouve mention d'inondations de faible ampleur sur ce même axe en 1978, en 1994 et en 2007, et à chaque fois la cause relevée est la même, l'obstruction des grilles par les feuilles, tandis que la mesure annoncée, un curage plus précoce, n'a jamais été reconduite plus d'un an.
Le sujet n'est pas propre à Avignon. Des villes de la taille de Nîmes ou d'Arles connaissent le même décalage entre l'entretien courant et la biologie des arbres, et le règlent parfois en modifiant simplement l'ordre des tournées, pas leur nombre. C'est une question d'ajustement, pas de budget. Encore faut-il accepter de regarder les platanes comme des êtres vivants qui ne lisent pas les plannings, plutôt que comme un mobilier urbain posé là pour l'éternité.
Ce qui changerait la donne, sans grand chantier
Trois pistes circulent, aucune n'a été arbitrée. La première consiste à avancer la tournée d'automne au 25 septembre, quitte à la décaler d'une semaine selon les relevés météo ; la deuxième propose d'installer des grilles à panier sur les points bas identifiés, ce qui permet un vidage rapide sans curage complet, pour un coût unitaire modeste, et trois modèles de ce type équipent déjà la rue Jean-Vilar, à deux kilomètres de là, où ils se vident à la pince en quelques minutes ; la troisième, plus lente, consisterait à modifier l'essence plantée sur un tronçon, ce qui n'a aucun effet avant vingt ans et n'intéresse donc personne.
Ce qui manque le plus, c'est un relevé. Il suffirait de noter chaque semaine, d'octobre à novembre, la hauteur d'eau au point bas du boulevard et l'état des quatre grilles principales, avec une photo et une date. Vingt minutes par semaine. Une telle chronique ne demande ni autorisation ni matériel coûteux, seulement de la régularité, ce qui précisément fait défaut à ce dossier depuis quinze ans, et c'est peut-être là, dans cette régularité minuscule, que se joue la différence entre un boulevard praticable en octobre et un boulevard rendu aux râteaux de jardin.
Un dernier point mérite d'être posé, et il concerne tout le monde. Aucune mesure de ce genre ne règle la question du ruissellement en amont, sur les hauteurs de la Barthelasse et le long du rempart, où l'eau arrive déjà chargée. Les feuilles ne font que boucher ce que le ruissellement apporte. Tant que les deux problèmes seront traités séparément, par deux services différents, à deux moments différents, le boulevard du Rhône continuera de se remplir une fois par automne, et les râteaux continueront de sortir des caves aux premières pluies d'octobre.