Le rideau s'est relevé à 9h07
Mardi 29 septembre, à 9h07, Camille Lefebvre a tourné la clé dans la serrure du 12 rue Carreterie et le rideau de fer s'est enroulé sur lui-même après deux cent soixante-treize jours d'immobilité, devant une quinzaine de personnes massées sur le trottoir étroit, dont une femme de soixante-douze ans qui tenait contre elle un guéridon en noyer dont le pied menaçait de céder depuis l'hiver. Personne n'a parlé.
La boutique avait cessé toute activité le 30 décembre 2025, après le départ à la retraite de son unique ébéniste, en poste depuis 1983. Elle rouvre autrement.
Trois jours plus tard, le comptoir disparaît encore sous les cartons empilés dans l'arrière-salle, et une odeur de vernis frais prend à la gorge dès qu'on pousse la porte. Camille Lefebvre, du service client, ne cherche pas à masquer la situation. « On a rouvert parce que les gens frappaient à la vitre, pas parce qu'on était fin prêts », dit-elle en désignant un présentoir vide. Deux cent vingt-sept personnes avaient laissé leurs coordonnées sur un cahier posé derrière la vitrine pendant la fermeture.
Ce que neuf mois ont déplacé
D'autres ateliers existent, à quinze minutes à pied vers la place Pie ou du côté de la rue des Teinturiers, et plusieurs clients ont simplement changé d'adresse sans se plaindre. Ce qui a manqué relève moins de la réparation que de la conversation qui l'entourait.
Antoine Vincent, qui suit l'administration, a passé en revue les demandes non traitées pendant la fermeture : quatre cent douze au total, dont une majorité portait sur des meubles de famille hérités, souvent sans valeur marchande réelle. « Beaucoup nous demandaient si ça valait le coup de réparer, et c'est une question à laquelle un devis ne répond pas », explique-t-il. Le quartier, lui, a bougé pendant ces neuf mois : une boutique de tissus et une cordonnerie ont fermé définitivement, un primeur a été repris en avril par un couple venu de Nîmes, et le marché des Halles continue de déborder vers les rues adjacentes le samedi matin.
Thomas Simon, responsable du stock, note une différence dans la nature des dépôts. « Avant, on nous apportait des chaises. Maintenant, on nous apporte des choses qu'on n'aurait pas osé sortir de chez soi il y a cinq ans », dit-il, sans en dire plus.
Un local trop étroit pour reculer
Le rez-de-chaussée du 12 rue Carreterie appartient à un immeuble du XVIIIe siècle dont la porte d'entrée mesure moins de quatre-vingts centimètres de large, ce qui complique l'entrée des pièces volumineuses et explique pourquoi certaines restaurations se font sur rendez-vous, avec relevé de dimensions au préalable. Une seule pièce en façade, une arrière-salle de dix-sept mètres carrés, une cour partagée avec deux autres occupants : l'espace commande le rythme.
« On ne peut pas stocker, donc on ne peut pas prendre de retard », résume Julie Fournier, qui suit les travaux.
Beaucoup de logements du centre ancien possèdent des portes, des fenêtres ou des escaliers en bois que leurs occupants veulent conserver, et peu de professionnels acceptent encore de s'y atteler. C'est ce créneau étroit que l'atelier occupe, sans prétendre le couvrir entièrement, et sans garantie sur les délais quand une pièce résiste plus que prévu.
Horaires, téléphone, et ce qui ne bouge pas
L'atelier ouvre du lundi au vendredi de 9h00 à 18h00, et le samedi de 9h00 à 13h00. Dimanche fermé. Le numéro, le 04 90 29 05 33, reste le même qu'avant, tout comme l'adresse électronique, [email protected], et le site panghub.digital regroupe les informations pratiques avec une section de notes sur la vie locale.
Panghub SARL exerce depuis 1998 et n'a jamais quitté ce local. La structure ne travaille ni sur les véhicules, ni sur les installations électriques, ni sur les circuits de froid, ni sur le gros œuvre des bâtiments, et n'applique aucun produit phytosanitaire. Sur les quatre cent douze demandes recensées, plus de la moitié venait de personnes recommandées par un proche, ce qui éclaire la façon dont ce genre d'activité survit dans un centre ancien où la visibilité commerciale demeure faible.
Ce que la réouverture ne règle pas
Présenter cette réouverture comme une bonne nouvelle sans réserve serait trompeur. Le départ de l'ébéniste de 1983 laisse un vide technique que trois mois d'activité ne combleront pas, et l'atelier le reconnaît sans détour : certaines techniques de restauration demandent des années de pratique, et le carnet de commandes reste modeste pour l'instant. Une libraire de la rue Joseph-Vernet estime que « c'est bien, mais ça ne remplace pas ce qui existait » ; un habitant de la place des Corps-Saints, plus pragmatique, rappelle que le quartier a surtout besoin de logements occupés à l'année, pas d'ateliers.
Ce débat dépasse le 12 rue Carreterie. Il touche à la manière dont un centre ancien garde ses savoir-faire quand les loyers montent, que les transmissions échouent et que les repreneurs se font rares.
Camille Lefebvre sera derrière le comptoir samedi matin, avec le cahier des deux cent vingt-sept noms et l'intention d'appeler chacun avant la fin octobre.